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Music

Aïs

Textes extraits de l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, et de Sapho

Durée

17′

Date de composition

1980

Édition

Salabert, EAS 17511

Effectif

Pour Baryton amplifié et percussionniste soli, et 96 musiciens :
4(pic).4(cor ang).4(clpic).4(cbn)-4.4.4.1, 6perc, pno, crd (16.14.12.10.8)

Création

Le 13.02.1981, München, Spyros Sakkas (Bar),Sylvio Gualda (perc), Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, Michel Tabachnik (dir)

Notice

J’ai pris dans l’Odyssée deux fragments de la visite d’Ulysse au pays des morts, dans le chant XI, vers 36, 37 : “dans la fosse, le sang coulait comme des nuages noirs, et du fond de l’Erèbe se rassemblaient les âmes des morts définitivement disparus”; dans le même chant XI, vers 205-208, “serrer l’âme de ma mère bien morte dans mes bras. Trois fois donc je m’élançai ; tout mon cœur la voulait. Mais, trois fois, d’entre mes mains telle une ombre ou un songe, elle s’envolait. La détresse devenait plus aiguë dans mon cœur.”

Ces fragments expriment l’irréversibilité de la mort et sont d’autant plus terribles que l’être le plus cher d’Ulysse, sa mère, est impalpable, un rêve qui s’envole malgré trois vaines tentatives de la prendre dans ses bras. Si peu de choses, si misérables sont les restes des vivants. C’est ce qui se reflète dans les stèles funéraires des cinquième et sixième siècles avant J.C., où des tendres sourires mélancoliques d’adieu lient encore les déjà morts avec les vivants, eux- mêmes des ombres en sursis.

Puis j’ai pris un fragment de Sapho dans ce beau dialecte aeolien, où le désir de vivre est mêlé d’une nostalgie de la mort comme pour la conjurer : “Un désir me tient de mourir et d’aller voir les rivages de l’Achéron, fleuris de lotus, humides de rosée.” (Sapho, fragment 95)

Enfin, un fragment de L’Illiade, la mort ignoble du beau et vaillant Patrocle fauché dans sa jeunesse et son ardeur par les volontés conjuguées des dieux et des hommes : “Aussitôt qu’il eut dit, la fin de la mort le couvrit. Et en quittant les membres, l’âme, s’envolant, alla chez Hadès, sanglotant sur son destin, ayant abandonné force et jeunesse.” (Illiade, chant XVI, vers 855-857)

Les textes sont prosodiés dans les rythmes antiques, sauf le texte de Sapho qui est traité plus librement. La phonétique est celle présumée de l’Antiquité. La prosodie des vers homériques est comme une sorte de kataloghé (récitatif) des poètes tragiques.

L’orchestre souligne ou invoque les sentiments et sensations du couple mort-vivant que nous sommes et dans lequel ils sont enchâssés, sans échappée possible.

Iannis Xenakis